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Transférabilité des applications satellitaires

Crédit photo couverture : Image par PIRO de Pixabay
photo colonne de droite : Généré par l'IA sur Pixabay

Les données d’observation de la Terre sont aujourd’hui plus accessibles et abondantes que jamais...

Descriptif

Grâce à des constellations de satellites comme les satellites Sentinel du programme européen d’observation de la terre Copernicus, à des plateformes publiques d’accès aux données et services comme le Copernicus Data Space Ecosystem (CDSE) ou DINAMIS, et à l’émergence d’acteurs privés spécialisés, les images satellites irriguent désormais une large gamme de services publics : cartographie de l’artificialisation, repérage de friches, surveillance de la biodiversité, suivi de l’occupation du sol, etc.

Pourtant, malgré ces potentialités, de nombreuses solutions innovantes peinent à dépasser le cadre du démonstrateur ou du projet pilote. Le passage à l’échelle, autrement dit la transférabilité d’une solution d’un territoire à un autre, reste un défi de taille.

Les territoires sont en effet très divers en terme de besoins, de ressources humaines, de culture technique et d'organisation institutionnelle. Ce qui fonctionne dans une grande Métropole ne sera pas forcément transposable à une communauté de communes rurale.

Services et produits

Évaluer la transférabilité : la matrice TOM (Technologie, Operations, Marché)

Avant d’examiner les blocages et leviers, il est essentiel de disposer d’une grille d’analyse structurée permettant d’évaluer le potentiel de transférabilité d’un service satellitaire. C’est précisément ce que propose la méthode PERL (Pilot Exploitation Readiness Level),  développée dans le cadre du projet e-shape et son outil, la matrice TOM.

Le projet e-shape (EuroGEO Showcases : Applications Powered by Europe), financé par le programme Horizon 2020 (2019–2023), constitue un instrument au service de la stratégie EuroGEO, contribution européenne à l’initiative GEO (Group on Earth Observation). Son objectif était de développer des services innovants basés sur les données d’observation de la Terre avec une attention particulière portée à leur pérennité, leur transférabilité et leur adoption effective par les utilisateurs finaux.

Au total 37 pilotes ont été développés pour les domaines de l’agriculture, la santé, l’énergie, les écosystèmes, l’eau et les risques naturels.

Le projet était structuré en plusieurs lots ou Work Packages (WP) interdépendants, parmi lesquels quatre ont joué un rôle clé dans la réflexion sur la transférabilité :

  • WP2 – Co-design : co-conception des services avec les utilisateurs pour ancrer chaque solution dans des usages concrets et réalistes (piloté par Mines Paris/Armines),
  • WP3 – Implémentation : développement technique et mise en œuvre opérationnelle des services,  (piloté par OGC, Open Geospatial Consortium)
  • WP4 – User Uptake : accompagnement de l’appropriation et de l’adoption par les utilisateurs, (piloté par EARSC, l’Association européenne des sociétés d’observation de la Terre)
  • WP5 – Sustainability & Upscaling : structuration de la pérennité, du modèle économique, et du passage à l’échelle (avec une relecture experte assurée par Evenflow).
     

C’est dans ce contexte qu’a été conçue la matrice TOM (Technologie, Operations, Marché) et comme un complément ou un dépassement de l’approche purement technologique TRL (Technology Readiness Levels). La matrice TOM vise à évaluer la capacité d’un service à être réellement déployé, utilisé et pérennisé, notamment dans des contextes géographiques et institutionnels variés en intégrant deux piliers complémentaires.

Les principaux freins à la transférabilité

Malgré la richesse des solutions satellitaires disponibles, leur transfert d’un territoire à un autre reste souvent limité. Plusieurs types de freins, techniques ou contextuels, viennent entraver cette diffusion.

D’un point de vue technique, les données mobilisées sont parfois hétérogènes (résolutions, formats, temporalités) et éparpillées sur différentes plateformes. Il peut en résulter des difficultés d’intégration dans les outils métiers des collectivités ou des services déconcentrés. De plus, les algorithmes ou traitements développés sur un territoire ne sont pas toujours directement réutilisables ailleurs, notamment lorsque les caractéristiques géographiques, les enjeux d’aménagement ou les sources de données locales varient. Le code source, quand il est disponible, peut aussi manquer de documentation ou reposer sur des configurations complexes difficilement reproductibles.

Sur le plan organisationnel et humain, un obstacle récurrent est le manque de culture satellitaire dans les structures publiques : peu d’agents sont formés à la lecture ou à l’usage des données issues de l’observation de la Terre, et la compétence SIG est souvent concentrée sur quelques personnes-clés. Le renouvellement au sein des administrations ou le recours à des prestataires extérieurs peut également nuire à la continuité et à l’appropriation des outils.

Les freins économiques tiennent quant à eux à la difficulté de financer des services sur le long terme. De nombreuses initiatives prennent la forme de pilotes portés par des appels à projets, mais sans modèle de financement pérenne une fois le projet achevé. Le coût d’un service, même modeste, peut sembler disproportionné au regard des bénéfices attendus, en particulier si la commande publique ne formalise pas clairement la valeur ajoutée d’une approche satellitaire.

Enfin, des obstacles juridiques et institutionnels peuvent émerger : des zones de flou réglementaire sur les usages, une absence de normes/définitions communes, ou encore l'absence d’acteurs-relais capables de porter et diffuser les solutions au-delà de leur territoire d’origine. Le temps long de l’innovation peut aussi entrer en contradiction avec le temps court de l’action publique, où les élus et agents attendent des résultats concrets et immédiats, difficilement compatibles avec les phases d’expérimentation et d’ajustement que nécessitent ces nouveaux outils.

L’analyse de plusieurs projets satellitaires fait ressortir un ensemble de freins récurrents, qui se manifestent souvent dès la fin de la phase pilote. Ces blocages ne sont pas uniquement techniques : ils relèvent aussi de facteurs humains, économiques, culturels ou institutionnels.

La méthode repose sur trois grands piliers :

  1. T -Technologie : Évaluer la maturité technique : qualité des données, robustesse du traitement, fiabilité du code
  2. O – Opérations : Mesurer la capacité à opérer localement : ergonomie, documentation, compatibilité avec les outils métiers
  3. M – Marché : Apprécier l’alignement avec les besoins du territoire, les contraintes réglementaires et le modèle économique

Chacun de ces piliers est lui-même décliné en sous-critères précis (par exemple : maintenance du code, standardisation, mode de distribution, existence de support utilisateur, modèle d’affaires, etc.), permettant une évaluation multicritère de la capacité d’un service à être exploité concrètement dans d'autres territoires ou par d'autres structures.

L’intérêt de la matrice TOM réside dans sa capacité à articuler, au sein d’une même grille, des dimensions techniques, opérationnelles et stratégiques souvent traitées séparément. Elle permet d’identifier les points de blocage dès la phase de conception et d’anticiper les conditions d’un déploiement durable. Elle rappelle que la réussite technologique seule ne suffit pas : un service peut être techniquement abouti, mais rester inutilisable s’il est trop complexe, mal documenté, ou déconnecté des réalités réglementaires et institutionnelles. La matrice TOM favorise ainsi une vision systémique de la transférabilité, en reliant innovation, usages réels et pérennité même si les retours utilisateurs ne sont pas pris en compte dans la matrice.

Catégorie de freinsFreins identifiés
Techniques- Données dispersées sur de multiples plateformes
- Résolutions/spécificités variables
- Intégration difficile dans les outils métiers
Technologiques- Code à adapter selon les territoires
- Problèmes d’interopérabilité
- Documentation insuffisante
Humains & organisationnels- Manque de culture satellitaire
- Compétences SIG limitées
- Renouvellement des agents
Économiques- Financements temporaires (pilotes non pérennisés)
- Coût perçu comme élevé pour les bénéfices attendus
Juridico-institutionnels- Flous réglementaires 
- Absence d'acteurs relais ou de gouvernance claire
Temporalité- Temps long de l’innovation vs urgences locales
- Outils peu diffusés ou mal connus

Les leviers de réussite

Face à ces freins, plusieurs leviers peuvent être mobilisés pour favoriser la diffusion et l’appropriation des services satellitaires dans d’autres territoires.

Le levier sans doute le plus structurant est celui de la co-conception, avec les utilisateurs finaux. Impliquer les agents publics, les décideurs ou les opérateurs techniques dès le départ permet de concevoir des solutions réellement ancrées dans leurs pratiques, leurs contraintes et leurs objectifs. Ce travail conjoint facilite l’appropriation des outils, leur adaptation au contexte local, et évite l’écueil des solutions développées au loin de l’utilisateur.

La clarté du besoin exprimé est un autre facteur déterminant. Lorsqu’un territoire porte une problématique concrète à résoudre (suivi de l’artificialisation, gestion du foncier, contrôle d’usage, etc.), le service développé a plus de chances d’être utile, compris et utilisé. La présence d’un cadre réglementaire fort peut également créer un marché captif, en incitant ou en obligeant les collectivités à s’équiper d’outils de suivi.

Par ailleurs, l’existence d’une structure porteuse clairement identifiée (collectivité, agence, groupement d’intérêt public, etc.) constitue un appui décisif. Elle peut assurer la pérennité du service, son animation, sa mise à jour et son financement. À l’inverse, un service sans portage identifié est souvent abandonné après la phase pilote.

L’ergonomie de l’outil joue aussi un rôle clé. Une interface compréhensible, une documentation claire, un accès facilité aux résultats sont autant d’éléments qui permettent une adoption par des non-spécialistes. À cela s’ajoute une stratégie de communication ciblée, qui permet de faire connaître le service au-delà des cercles techniques et de sensibiliser les décideurs.

Enfin, le renforcement de la culture satellitaire au sein des administrations publiques est un levier fondamental, mais souvent sous-estimé. Il ne s’agit pas de former tous les agents à la télédétection, mais de leur donner les clés de lecture nécessaires pour dialoguer efficacement avec les fournisseurs de services, formuler des besoins adaptés, et évaluer les résultats produits. La montée en compétence des utilisateurs est une condition essentielle pour passer d’un prototype isolé à un usage reproductible et pérenne.

LevierEffet attendu
Co-conception avec les utilisateursOutils mieux adaptés aux besoins réels, meilleure appropriation locale
Besoin clair et expriméUtilisation plus rapide, meilleure adéquation fonctionnelle
Cadre réglementaire fortCréation d’un marché captif, incitation à s’équiper et à former le personnel
Structure porteuse identifiéeContinuité du projet, animation des usages, financement
Simplicité d’usagePrise en main facilitée, adoption par des non-experts
Communication cibléeMeilleure visibilité des outils (au-delà des cercles techniques)
Formation à la culture satellitaireMontée en compétences, meilleur dialogue avec les fournisseurs de solutions

Échelle nationale et échelle locale : un enjeu de diffusion

La question de l’échelle de déploiement joue un rôle déterminant dans la transférabilité. Un projet pensé au niveau national et diffusé localement peut bénéficier d’un effet de mutualisation des coûts et d’une cohérence réglementaire. Toutefois, il risque d’être perçu comme déconnecté du terrain et imposé sans prise en compte des spécificités locales, ce qui peut freiner son adoption par les acteurs de terrain.

À l’inverse, une initiative développée localement s’ancre davantage dans les besoins concrets d’un territoire et dans ses dynamiques propres. Mais cette approche peut produire des solutions très contextualisées, difficiles à transposer ailleurs sans adaptation. La diffusion à d’autres territoires suppose alors un effort supplémentaire d’harmonisation et d’accompagnement.

Cet équilibre entre logique nationale et logique locale constitue une perspective à approfondir riche en enseignement tant pour les utilisateurs finaux que les développeurs de solutions innovantes. Il interroge la manière dont les services satellitaires peuvent être conçus pour conjuguer l’efficacité d’une approche globale avec la flexibilité nécessaire à leur appropriation par les collectivités locales.

En résumé

La transférabilité d'un service satellitaire ne dépend pas uniquement de sa performance technique. Elle repose sur un équilibre entre plusieurs facteurs :

  • Maturité technologique et simplicité d'usage.
  • Adéquation aux politiques publiques et cadre institutionnel solide.
  • Implication des utilisateurs et ancrage local.
  • Modèle économique viable et stratégie de diffusion structurée.


Pour qu'une solution passe de l'expérimentation à une adoption généralisée, une coopération étroite entre développeurs, utilisateurs et décideurs est essentielle. Ce processus de co-conception assure que le projet est pertinent, durable et conçu pour être partagé.

La réussite de cette diffusion dépend également de la capacité à travailler sur la question de l'échelle pour mieux comprendre les avantages et les inconvénients d'une approche nationale bénéficiant de la mutualisation des coûts par rapport à une approche locale favorisant l'appropriation et l'adaptation aux besoins spécifiques des territoires.