Observation de la Terre et patrimoine culturel
Présentation
Les données d’observation de la Terre, et en particulier celles issues du programme européen Copernicus, constituent aujourd’hui un levier majeur pour la connaissance, la conservation et la protection du patrimoine culturel.
Elles permettent, d’une part, d’appuyer la conservation du patrimoine en améliorant la compréhension de l’environnement des sites (évolution de l’occupation des sols, dynamiques urbaines, pression climatique ou hydrique), en contribuant au suivi de leur état dans le temps et en facilitant l’identification de phénomènes lents de dégradation.
D’autre part, elles jouent un rôle clé en matière de prévention des risques et de gestion de crise, en soutenant l’anticipation et la surveillance d’aléas naturels (inondations, mouvements de terrain, sécheresses, incendies) et en fournissant des informations rapides et objectives en situation d’événement extrême, utiles à l’aide à la décision et à la priorisation des actions de protection ou de restauration.
C’est dans cette perspective qu’un atelier consacré au thème « Copernicus et recherche collaborative européenne en sciences du patrimoine » s’est tenu le 19 novembre 2025.
Organisé par le Commissariat général au développement durable, le ministère de la Culture (Direction générale des Patrimoines et de l’Architecture) et la Fondation des sciences du patrimoine, il a réuni des acteurs des communautés du patrimoine et de l’observation de la Terre.
L’atelier visait à sensibiliser les professionnels du patrimoine aux apports de l’observation de la Terre, à partager des retours d’expérience concrets et à identifier des besoins et des pistes de recherche collaborative, notamment en lien avec le Partenariat européen pour le patrimoine culturel résilient (RCH).
Pour cela, l’évènement s’est articulé autour de trois séquences :
Présentation des services d’observation de la Terre aux acteurs du patrimoine
Le Centre européen de prévision météorologique à moyen terme (ECMWF) a présenté l’offre de données des services Copernicus sur le changement climatique (C3S) et de surveillance de l’atmosphère (CAMS) en appui à la préservation du patrimoine. Le service Copernicus sur le changement climatique (C3S) fournit des données historiques et des projections (températures, précipitations) pour évaluer les risques climatiques sur les sites culturels emblématiques (Château d’If, Venise, Grotte Chauvet).
Les données C3S permettent de construire des indicateurs climatiques mais aussi des projections d’indicateurs de risques tels que les cycles gel-dégel ou le stress thermique. Le service Copernicus de surveillance de l’atmosphère (CAMS) assure une surveillance des concentrations atmosphériques en particules et espèces gazeuses, et permet d’évaluer l’exposition des monuments et sites à des phénomènes de corrosion ou des salissures. L’offre des services C3S et CAMS s’accompagne d’outils de soutien aux utilisateurs et de formations, y compris sur les thématiques du patrimoine.
L’Institut national de l'information géographique et forestière (IGN), acteur clé de la cartographie et de l’observation du territoire, a présenté ses activités et ses services en lien avec l’observation de la Terre qui s’inscrivent dans la démarche de géocommuns de l’institut. DINAMIS offre un accès mutualisé à des images satellitaires haute résolution spatiale (Pléiades, Spot 6-7) avec des quotas gratuits pour les acteurs publics. Le programme LIDAR HD (2020-2027) fournit une représentation 3D haute précision (10 cm en altimétrie) du territoire national, utile pour modéliser les bâtiments historiques et leur environnement. Les données seront en accès libre/ouvert, offrant une vision spatiale fine à un instant T complémentaire de la répétitivité des observations satellitaires.
L’IGN collabore aussi avec Copernicus pour produire en France l’inventaire biophysique de l’occupation des sols Corine Land Cover et qualifier les données du service de surveillance des mouvements de sols (EGMS), essentielles pour l’évaluation et la prévention des risques sur les bâtiments historiques.
Le futur Copernicus World Heritage Hub (WHH) a été présenté par l’Agence de l'Union européenne pour le programme spatial (EUSPA). Cette plateforme unifiée sera mise en service en 2026 pour visualiser des données Copernicus d’intérêt pour la surveillance des sites patrimoniaux, via un accès simplifié aux catalogues de produits des services thématiques (occupation des sols, indicateurs climatiques, aléas feux de forêt, etc.). Le WHH intégrera aussi les atlas de l’UNESCO. Il permettra aussi de visualiser les données des atlas nationaux, dès lors qu’elles sont disponibles sous forme de services Web Map Service (WMS), en parallèle des produits Copernicus.
Conservation du patrimoine
Le CNRS-LADYSS a présenté ses réflexions sur l’évolution des paysages culturels pastoraux à l’heure du changement climatique. Le projet Pasture Adaptation (appel conjoint JPI CH, JPI Climate & Belmont Forum, 2023) se concentre sur la transhumance en Soule (Pays Basque), reconnue comme patrimoine immatériel. Face aux défis — changement climatique, stagnation des revenus des agriculteurs, santé animale — il vise à analyser la vulnérabilité et la résilience de cette pratique. Une approche participative, concrétisée par des ateliers avec des éleveurs, permet de co-construire des scénarios climatiques et des stratégies d’adaptation et d’atténuation. La présentation a illustré l’approche participative et l’usage de données spatiales pour adapter ce patrimoine vivant. Dans ses prochaines phases, le projet recourra à des indices satellitaires sur la végétation pour évaluer la sensibilité écologique aux évènements extrêmes et alimenter les récits associés aux scénarios-types.
La Direction générale des Patrimoines et de l'Architecture a partagé son retour d’expérience sur l’observation satellitaire et les services d’information géographique (SIG) au bénéfice de la conservation du patrimoine culturel. Un premier axe concerne la cartographie des risques pour le patrimoine culturel, mesure inscrite au Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC). Les remontées du terrain par les directions régionales des Affaires culturelles (DRAC) ont permis de constituer un bilan décennal des sinistres (incendies, inondations, mouvements du sol). L’exemple du cyclone à Mayotte illustre l’apport concret de Copernicus pour orienter les experts qui réalisent les constats sur le terrain. Ce bilan doit être confronté aux cartographies d’aléas ou de risques climatiques, ce qui nécessite une terminologie commune. Le second axe concerne le suivi de l’état de conservation des 45 000 monuments historiques. Aujourd’hui, les bilans reposent sur l’observation humaine, mais l’intégration des données satellitaires pour appuyer ou prioriser les visites de terrain des agents ou effectuer une surveillance sur le long terme de l’état des structures de certains monuments, est nécessaire.
Le Centre Satellitaire de l’Union européenne a présenté le service Copernicus Support to EU External and Security Actions (SESA) en appui à la surveillance et à la prise de décision sur le patrimoine culturel, avec des exemples concrets de soutien à la lutte contre les pillages, destructions et trafics illicites. Le service Copernicus SESA peut produire des analyses de détection de cavités révélatrices de pillages, de destructions intentionnelles de bâtiments patrimoniaux ou des analyses multi-temporelles de sites archéologiques en Europe. La discussion illustre le besoin des participants de surveiller et de sécuriser les sites sensibles ou susceptibles d’être pillés, y compris sur le territoire national, ouvrant des pistes de coopération future. Ces coopérations peuvent prendre deux formes : les institutions nationales disposent de canaux pour formuler leurs requêtes opérationnelles en produits cartographiques au service Copernicus SESA, et le Centre satellitaire de l’UE (CSUE) peut également apporter son expertise en participant à des projets de recherche (ex. : projet RITHMS).
Prévention des risques et gestion de crise
L’Université Aix-Marseille a abordé l’apport de l’imagerie spatiale pour l’étude et la protection du patrimoine archéologique, en lien avec les risques côtiers et l’évolution du littoral à long terme. Des projets tels que SEMSPAT (TOSCA CNES, 2025-2028) s’appuient sur les images Pléiades pour étudier l’érosion côtière et protéger le patrimoine archéologique. L’analyse des données révèle un recul accéléré du trait de côte et des projections alarmantes (jusqu’à 50 m d’ici 2042) menaçant les sites antiques étudiés par le projet : îles Kerkennah en Tunisie et le site d’Olbia en Provence.
L’objectif est de prioriser les zones à fouiller, en identifiant les secteurs des sites terrestres ou sous-marins les plus vulnérables, dont les géomorphologies souvent complexes. L’imagerie satellitaire permet un géo-référencement précis et s’inscrit souvent dans une approche multimodale combinant les observations terrestres, sous-marines et satellitaires. Une fois intégrée dans les modèles et les jumeaux numériques, elle permet une planification stratégique des fouilles en anticipant les crises futures liées à la montée des eaux ou au recul du trait de côte.
Le service régional de traitement d’image et de télédétection - SERTIT (Université de Strasbourg) a présenté la mobilisation des images satellites comme un support à la gestion de crise, à la préparation et au suivi post-désastre. Via ses activités de cartographie rapide (24/7), il appuie les autorités dans la gestion des crises (inondations, cyclones, incendies) et contribue aux dispositifs du service Copernicus de gestion des urgences (CEMS) et de la Charte Internationale "Espace et Catastrophes Majeures" ; mobilisables gratuitement par les autorités nationales. Les services délivrés ont été illustrés dans le contexte du cyclone Chido à Mayotte où des images Pléiades et Cosmo-SkyMed ont permis de cartographier 25 400 bâtiments endommagés en quelques heures. Pour les sites archéologiques, tel que celui de Delphie en Grèce, le service Copernicus EMS Risk & Recovery peut également être mobilisé pour fournir des évaluations de risques multi-aléas (séismes, feux, glissements), appuyant ainsi les autorités dans l’élaboration des plans d’évacuation.
Le projet CHERISH - Cultural Heritage InSAR-based Surveillance for Hazards – (Horizon Europe) a été présenté par l’entreprise eOnsight. Il vise à surveiller les biens culturels européens menacés par les mouvements de terrain en milieu urbain, via l’utilisation des techniques InSAR appliquées aux données radar Copernicus Sentinel-1. CHERISH enrichit le service Copernicus de surveillance des mouvements du sols (EGMS) en proposant des cellules adaptatives ajustées aux échelles spatiales des sites patrimoniaux. L’analyse géostatistique des données EGMS permet de détecter des anomalies qui doivent ensuite être croisées avec les expertises de terrain pour en comprendre les causes. CHERISH entre dans sa phase de déploiement dans cinq villes européennes partenaires (Amsterdam, Athènes, Helsinki, Gand, Guimarães) sous la forme d’un prototype de carte d’identité et de tableau de bord de suivi des monuments. Les discussions mettent en avant l’importance de la définition des indicateurs proposés pour disposer d’un langage commun avec les gestionnaires de sites patrimoniaux.
Perspectives
La journée s’est terminée par une présentation du Partenariat européen Resilient Cultural Heritage (RCH) et ses prochains appels à projets (AAP). Le Partenariat RCH opérera sur la thématique croisée du patrimoine culturel et du changement climatique. Ses activités vont répondre à deux défis principaux : (1) comprendre et anticiper les impacts du changement climatique sur le patrimoine culturel afin de mieux définir les stratégies d’adaptation, et (2) mobiliser et valoriser le patrimoine culturel, matériel et immatériel, en tant que ressource dans la lutte contre les causes et les effets du changement climatique.
Il s’appuie sur une recherche interdisciplinaire et transectorielle promouvant un éventail diversifié de solutions, adaptées aux contextes territoriaux, ethniques, économiques et sociaux spécifiques.
Il mettra en œuvre les recommandations de l’Agenda stratégique de recherche et d’innovation, publié en septembre 2025, au travers de la feuille de route des AAP en fonction des trois thématiques de recherche identifiées comme prioritaires :
- Cultural Heritage and Environment: Strengthening Resilience through Risk Mitigation and Adaptation;
- Cultural Heritage and Society: Enhancing the Resilience of Society;
- Cultural Heritage and Governance: Seizing Opportunities towards Sustainable Development.
Le Partenariat RCH compte à ce jour 30 pays partenaires. Il sera opérationnel de 2026 à 2036, période au cours de laquelle il lancera sept appels à projets.
Pour en savoir plus
- La rubrique d’Applisat consacrée aux services Copernicus
- L’agenda stratégique de recherche et d’innovation (SRIA) du Partenariat RCH
Les présentations du séminaire :
- Delphine Deryng, Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (ECMWF) - Les services Copernicus sur le changement climatique (C3S) et de surveillance de l’atmosphère (CAMS) en appui à la préservation du patrimoine
- Hugo Maupin, Institut national de l'information géographique et forestière (IGN) - Observation de la Terre à l'IGN
- Edwige Marty, CNRS - Réfléchir l’évolution des paysages culturels pastoraux à l’heure du changement climatique
- Katia Schörle, Aix Marseille Université - Risques côtiers et évolution du littoral à long terme : Apports de l’imagerie spatiale pour l’étude et la protection du patrimoine archéologique dans le cadre du projet SEMSPAT
- Claire Huber, Université de Strasbourg, ICube/SERTIT - Les images satellites : un support à la gestion de crise, à la préparation et au suivi post-évènement”
- Daniel Katz, EONSight - Patrimoine culturel urbain et mouvements du sol avec le service Copernicus EGMS : le projet Space4Cities CHERISH (Cultural HERitage InSAR-based Surveillance for Hazards)